
Humeur de marin: quart de nuit solitaire.
Le ciel est noir. L’ocean est encore plus sombre. Il n’y a aucune lumière cette nuit; pas de lune, pas d’étoile, aucun bateau, même pas la lueur d’une loupiote de veille en bas dans le bateau. Je me demande comment les autres ont trouvé le sommeil, ballottés comme ca dans leur couchette avec les organes qui remuent à l’intérieur au rythme de la houle. De grands murs d’eau s’abattent tout autour de nous cette nuit encore. Encore et toujours, les vagues attaquent le bateau par l’arrière et le projette en avant lors de surfs puissant. Au-dessus de moi dans l’obscurité, deux ris sont pris dans la grand voile et le génois est tendu à bloc sous l’assaut du vent. Tout le reste se perd dans la nuit. De temps en temps, j’ose regarder derrière et je sens mon cœur s’accélérer. Les paillettes luminescentes qui trainent dans notre sillage s’élèvent jusqu’au ciel révélant une montagne d’eau monstrueuse, prête à s’abattre sur nous. Je file à l’avant après avoir jeté un œil aux instruments. Mes mains agrippent fermement la barre tandis que le bateau recommence à plonger. Le safran vibre avec l’accélération du bateau qui fait face à l’eau noire et le grondement de l’écume à l’arrière est assourdissant. Du coin de l’œil, je vois la mousse sur tribord projetée par l’étrave très en arrière, signalant la vitesse excessive du bateau. Le grondement sous mes pieds se fait vacarme et le compteur s’affole passant de 8 à 15 nœuds tandis que le bateau part au surf. La vague passe finalement et mon taux d’adrénaline retombe comme le bateau qui redescend dans le creux, attendant le prochain monstre qui surgira de la nuit.
Parfois le ciel s’ouvre et une pluie venue de nulle part s’abat sur le pont. Je mets ma capuche que le vent s’ingénie à me plaquer sur la figure. Je jette un œil sur l’horloge embuée pour constater que je ne suis de quart que depuis une demi-heure. Encore deux heures et demi à lutter contre le sommeil dans cet univers surréel que je m’oblige à ne pas considérer comme hostile. La nuit va être longue, et froide.


